Le shetland, le shire et le capteur 1″

Vous le savez peut-être, mes parents habitent à la cam­pagne — par ici, cer­tains diraient même “à la mon­tagne”. Dans leur région, il y a pas mal de canas­sons, de toutes tailles, de toutes cou­leurs, de toutes cor­pu­lences. Ma mère avait un che­val jus­qu’à assez récem­ment et en fait, je crois que d’une cer­taine manière j’ai été sur un che­val avant même qu’elle sache que j’al­lais exis­ter.

Il y a des grands et des petits che­vaux (qu’on appelle cou­ram­ment “poneys”). Les grands che­vaux sont valo­ri­sants, ils courent vite ou tirent fort, ils sont impres­sion­nants, tout ça. Les petits che­vaux sont amu­sants, ils se fau­filent sous les branches d’arbres et per­mettent de lais­ser les toiles d’a­rai­gnées pour les grands che­vaux qui arrivent der­rière, tout ça.

Deux chevaux, un poney, trois adultes. - photo Paul Sableman, CC-BY, recadrée et débouchée.
Deux che­vaux, un poney, trois adultes. — pho­to Paul Sable­man, CC-BY, reca­drée et débou­chée.

Les pos­ses­seurs de cer­tains grands che­vaux, en par­ti­cu­lier de pur-sang anglais, on ten­dance à voir avec dédain les uti­li­sa­teurs de poneys : pour eux, un che­val, ça fait 1,70 m au gar­rot, ça fait des pointes à 60 km/h et puis c’est tout, le reste n’est que du poney pour le bas-peuple.

Les gens nor­maux, eux, sont bien contents d’a­voir des petits poneys pour mettre leurs enfants des­sus, ils ont moins peur quand leur pro­gé­ni­ture tombe et ça peut être tenu en laisse pour les balades en forêt. Mais le poney a tout de même un incon­vé­nient : il n’est pas extrê­me­ment cos­taud (en fait, par rap­port à son poids, un shet­land est un des trucs qui portent le plus lourd sans bron­cher, mais pas­sons), et mettre un adulte des­sus peut être comique pour les obser­va­teurs mais ni le poney, ni le cava­lier n’ap­pré­cient.

Des chevaux assez petits pour se planquer derrière des buissons, mais assez costauds pour porter un adulte. - photo Guillaume Gautreau
Des che­vaux assez petits pour se plan­quer der­rière des buis­sons, mais des poneys assez cos­tauds pour por­ter un adulte. — pho­to Guillaume Gau­treau

Cepen­dant, un adulte qui veut par­tir en balade en forêt prend-il un pur-sang qui fait des pointes à 60 km/h ? Non. Le pur-sang n’est bon qu’à faire des pointes à 60 km/h. Pour le reste, il est ner­veux, il a peur de tout et doit être sur­veillé comme le lait sur le feu (on dira pudi­que­ment que c’est un che­val exi­geant), il a le pied fra­gile, et une branche à moins de deux mètres du sol est un pro­blème.

L’a­dulte qui veut par­tir tran­quille­ment faire une balade en forêt a donc tout inté­rêt à prendre un truc genre poney, mais adap­té à son poids. Par exemple, chez moi, on avait des fjords, ça fait 1,35 m et ça peut por­ter un quin­tal toute la jour­née s’il le faut. On prend un peu plus les branches et les toiles d’a­rai­gnées qu’a­vec un shet­land, mais moins qu’a­vec un pur-sang, et on ne passe pas son temps à se deman­der si le bruit d’une musa­raigne va pas le faire pani­quer (si un fjord entend une musa­raigne, sa réac­tion natu­relle est plu­tôt d’al­ler voir si ça se mange).

N’en déplaise aux puristes, au royaume des canas­sons, il y a donc des che­vaux, des poneys, et par­mi les poneys il y a des grands poneys.

Pour être tout à fait com­plet, je pour­rais ajou­ter qu’il y a aus­si des petits che­vaux, genre quar­ter horse, rapides et par­fois ner­veux comme les grands mais plus agiles, mieux dans leur tête et par­faits pour tour­ner très vite autour de ton­neaux, mais ça serait juste pour pla­cer une de mes vieilles pho­tos.

Là, vous vous dites que je me suis trom­pé de blog et que j’ai mis un billet per­so dans la rubrique pho­to. Et bien non, figu­rez-vous. Ce billet ne parle pas de che­vaux, mais de cap­teurs.

Récem­ment, Nikon a pré­sen­té ses pre­miers com­pacts équi­pés de cap­teurs au for­mat 1″. Cer­tains de mes confrères ont dit que ces appa­reils avaient un grand cap­teur, ce qui est indé­niable en com­pa­rai­son aux pré­cé­dents P330, P7700 et autres P9100 pré­cé­dents. Cer­tains de leurs lec­teurs leur ont répli­qué, de manière par­fois assez insul­tante, qu’un grand cap­teur, c’est 24×36 mm et pas moins (ou qu’un com­pact expert, c’est un Sony RX1 et pas autre chose, ce qui est juste une autre façon de dire la même chose).

Le for­mat 1″, c’est le fjord des cap­teurs. Sur des com­pacts, tra­di­tion­nel­le­ment équi­pés de cap­teurs nains façon shet­land, quand on met un 1″, c’est un grand cap­teur, comme le fjord est un grand poney.

Capteurs 1/3", 1/2,3", 2/3", 1" ; 1", 4/3", 15,6×23,7 mm, 24×36 mm. Le 1" (bleu) est à la fois le plus grand petit et le plus petit grand.
Cap­teurs 1/3″, 1/2,3″, 2/3″, 1″ ; 1″, 4/3″, 15,6×23,7 mm, 24×36 mm. Le 1″ (bleu) est à la fois le plus grand petit et le plus petit grand.

Évi­dem­ment, ça n’est pas un grand cap­teur quand on le com­pare au 24×36 mm, qui est le pur-sang anglais de la famille, ou même à l’APS‑C (un hon­nête selle fran­çais qui convient à tout le monde mais fait quand même prendre pas mal de branches basses). Et bien enten­du, il y a eu des com­pacts à très grand cap­teur 24×36 mm, mais là on parle de per­che­ron : c’est très grand, c’est excellent pour sa tâche par­ti­cu­lière, mais c’est ni aus­si pra­tique qu’un reflex, ni aus­si poly­va­lent qu’un com­pact à petit cap­teur.

Et puis, le for­mat 24×36 mm lui-même n’est pas si grand selon tous les stan­dards. Pour un habi­tué des shires, par­don, je vou­lais dire des moyens-for­mats, le pur-sang est un nabot sans inté­rêt (et oui, j’ai déjà enten­du un pro­fes­sion­nel du moyen-for­mat dire qu’il trou­vait dom­mage que le dos Mamiya DM40 soit “trop petit” — à 33×44 mm, il ne cou­vrait effec­ti­ve­ment pas le plein for­mat du 645DF sur lequel il se mon­tait).

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Bref, la notion même de grand ou petit cap­teur dépend du contexte. Pour un com­pact ordi­naire, un cap­teur de 8,8×13,2 mm est grand (il est deux fois plus grand que le 2/3″ habi­tuel sur les com­pacts experts et quatre fois plus que le 1/2,3″ des modèles de milieu de gamme) ; pour un reflex, c’est un cap­teur de 24×36 mm qui est grand, et pour un moyen-for­mat seul le 645 “full frame” de 40×54 mm mérite ce nom.

Un cap­teur 1″ est ridi­cu­le­ment petit pour un appa­reil à objec­tifs inter­chan­geables comme un Nikon 1 : c’est comme enga­ger un fjord au prix d’A­mé­rique. Le même cap­teur 1″ est grand dans un com­pact, comme un fjord est grand lors­qu’il accom­pagne les sor­ties du poney-club — et ce, même si un voi­sin pro­pose aux enfants de mon­ter sur son shire pour rigo­ler.