Exhibitionnisme artistico-commercial

Jeu­di soir. Confé­rence d’une marque d’appareils pho­to amé­ri­caine (pour ceux qui se demandent laquelle : celle qui ne fabrique ni tur­bo­réac­teurs, ni cen­trales nucléaires). Pré­sen­ta­tion des appa­reils, okay, RAS. Puis, buf­fet et prise en mains dans la pièce à côté.

Déco­ra­tion clas­sique pour ce genre de truc : écrans dif­fu­sant les vidéos des appa­reils, pho­tos pré­sen­tant notam­ment les “filtres artis­tiques” inté­grés… Ah si, un truc plus inha­bi­tuel : deux jeunes femmes, habillées en tout et pour tout d’un string et de chaus­sures à talons, pein­tur­lu­rées de vert, de bleu et de jaune des pieds à la tête.

Vous voyez le rap­port avec le schmil­blick ? Moi pas.

Je vais encore une fois pas­ser pour un prude pisse-froid réac­tion­naire. J’ai un confrère qui, dans un maga­zine papier, vous explique tous les mois com­ment suivre son magni­fique exemple sur une thé­ma­tique par­ti­cu­lière : pho­to­gra­phier au 24 mm, au 85 mm, en noir et blanc, en high-key, à la mon­tagne… et qui, avec la même régu­la­ri­té, vous montre une femme à poil au 24 mm, une femme à poil au 85 mm, une femme à poil en noir et blanc, en high-key, à la mon­tagne… Ça a ten­dance à m’exaspérer pro­fon­dé­ment, parce que l’art n’y devient qu’un ali­bi pour trans­gres­ser gra­tui­te­ment et à peu de frais un tabou de notre socié­té judéo-chré­tienne : la nudi­té¹. Et sur­tout, parce que s’il réduit régu­liè­re­ment les femmes à des objets déco­ra­tifs dans ses pho­tos, il n’en fait jamais autant avec des hommes.

Là, c’est le stade sui­vant. On montre une femme à poil (peinte, okay, euh… Ça change quoi ?) dans le but unique de vous four­guer un pro­duit qu’on sait ne pas pou­voir vous vendre pour ses qua­li­tés propres. Les psy­cha­na­lystes vous expli­que­ront qu’ils s’agit de mani­pu­ler (il y a en anglais une expres­sion ima­gée que j’aime bien : “mind-fucking”, lit­té­ra­le­ment “bai­ser le cer­veau”) les traces d’instinct rep­ti­lien du cer­veau mâle, d’y pro­vo­quer un désir qu’il ne pour­ra assou­vir et de lui four­nir simul­ta­né­ment un pis-aller lui per­met­tant de se lais­ser aller à une pul­sion de pos­ses­sion — pro­vo­quer le “je veux ça”, le trans­fé­rer en “je veux quelque chose”, et vendre quelque chose. C’est pour ça qu’on met des quan­ti­tés de biki­nis au Salon de l’auto, connu pour atti­rer sur­tout des mâles rep­ti­liens, et qu’on en pré­sente beau­coup moins au Salon solu­tions Linux, qui réunit plu­tôt des mâles asexués, ou au Salon de la robe de mariée, fré­quen­té presque exclu­si­ve­ment par des femelles qui n’ont sou­vent pas tout à fait le même ins­tinct.

Petite pré­ci­sion tout de même. Peinte, oui, ça change quelque chose, si j’en juge par la réflexion d’une consœur pré­sente sur place : “boah, peinte comme ça, fina­le­ment, on voit rien de plus qu’en maillot de bain”. Sauf que.

Sauf que consciem­ment, on ne voit rien de plus qu’en maillot de bain. C’est vrai, en fait, on voit même plu­tôt moins : il est plus dif­fi­cile de lire les formes bri­sées par les pro­jec­tions de pein­ture. Mais on l’a dit : ce type d’opération s’adresse avant tout au siège des pul­sions, cer­veau rep­ti­lien pour les bio­lo­gistes, Ça pour les psy­cha­na­lystes. Or, il n’y a pas si long­temps, à une époque où notre lobe fron­tal et notre Moi étaient moins impor­tants mais où notre cer­veau rep­ti­lien était qua­si­ment iden­tique à ce qu’il est aujourd’hui, il était rare qu’un corps soit bien éclai­ré. Nous étions arbo­ri­coles. Les humains étaient éclai­rés de lumières trem­blo­tantes, fil­trées par les feuilles et les troncs. En ces temps recu­lés où l’on ne connais­sait même pas l’alexandrin avec rime à l’hémistiche, les tons “forêt”, vert, mar­ron, étaient l’éclairage ordi­naire de l’humanité, et les ombres n’étaient jamais homo­gènes sur un corps comme elles le sont depuis qu’Edison a inven­té l’ampoule.

En maquillant ain­si les demoi­selles exhi­bées, dans des tons vert-bleu-ocre prin­ci­pa­le­ment, on coupe l’accès à l’observation consciente, mais l’œil ins­tinc­tif, celui qui dis­tin­guait une femme à tra­vers les branches sous l’éclairage aléa­toire de la cano­pée, réagit tout de même. L’objectif ne change pas : pro­vo­quer une pul­sion que le sujet est cen­sé assou­vir en ache­tant une voi­ture ou un écran plat, ou en l’espèce qu’il est cen­sé asso­cier au pro­duit qu’on avait pré­sen­té à sa conscience pour qu’il dise du bien de cet appa­reil médiocre. Ce but est juste lui aus­si maquillé, mas­qué, der­rière des “ah ben fina­le­ment on voit rien”. Si j’ai ten­dance à consi­dé­rer le “nu artis­tique” comme du por­no pas assu­mé (comme le por­no, il joue sur un tabou et des pul­sions, mais l’enrobe d’un pré­texte artis­tique), le “body paint” est un nu artis­tique pas assu­mé, et dans un envi­ron­ne­ment com­mer­cial c’est le niveau ultime du “mind-fucking”.

Et je n’aime pas qu’on essaie de mani­pu­ler mes neu­rones.

L’autre truc qui me gêne, c’est que en pré­sen­tant ain­si des corps dénu­dés, on réduit sym­bo­li­que­ment un être humain au rôle de pure déco­ra­tion. On réduit un cer­veau à son embal­lage. Et sur­tout, ce sont tou­jours des femmes qui sont ain­si uti­li­sées, comme si elles seules étaient réduc­tibles à des objets, de même que mon confrère ne pré­sente jamais un homme à poil au 24 mm, un homme à poil en high-key ou un homme à poil en exté­rieur. Je suis le pre­mier à dire qu’un corps mas­cu­lin, c’est moche, mais dans ce para­graphe je ne parle plus d’esthétique mais d’équité. Cer­tains, après tout, se déplacent aux concours de cultu­risme ou aux strip-teases mas­cu­lins, c’est bien que le corps mâle peut plaire ; donc, la moindre des choses serait que les mâles soient eux aus­si réduits au rôle de tas de viande déco­ra­tif.

On me dira peut-être que c’est la nudi­té qui me gêne. Je l’ai pen­sé moi-même, jeu­di soir, en voyant l’absence de réac­tion des consœurs à qui j’expliquais ceci (euh, avec moins de détails, hein), qui me disaient elles-mêmes qu’un corps fémi­nin était plus esthé­tique et qu’il était logique de mon­trer des filles plu­tôt que des mecs, et que c’était pas cho­quant de mon­trer des seins dans une confé­rence de presse sur du maté­riel pho­to. J’ai envi­sa­gé être un peu prude sur le sujet.

Mais à la réflexion, je rejette l’argument. Ce qui me dérange en l’espèce, c’est que ça n’a rien à voir avec le sujet, et que c’est néan­moins mis en avant. La nudi­té ne me gêne pas lorsqu’elle fait par­tie de l’environnement natu­rel : par exemple, au Salon de l’érotisme ou dans une confé­rence sur la chi­rur­gie mam­maire, je trou­ve­rais nor­mal de tom­ber sur des paires de seins.

Dans la même logique, il m’est arri­vé plus d’une fois de me bai­gner à poil avec des amis, mas­cu­lins et fémi­nins, parce que c’est plus pra­tique quand on veut juste piquer une tête en atten­dant que les grillades cuisent, ou que la météo avait annon­cé un temps trop moche pour qu’on ait pen­sé à prendre un maillot, ou qu’on pré­fère bron­zer de manière homo­gène ou encore pour ne pas avoir une par­tie du corps qui gèle sous un maillot humide pen­dant que le reste grille au soleil. Je dois même avoir des pho­tos qui traînent quelque part sur mon disque dur, mais là encore, ça n’est pas un pro­blème : la nudi­té y est une cir­cons­tance annexe, pas une volon­té déli­bé­rée, mise en scène et trans­for­mée en sujet à part entière juste pour jouer avec un tabou judéo-chré­tien.

Bref, la nudi­té ne me gêne pas. L’exhibitionnisme, oui — et lorsqu’il y a volon­té com­mer­ciale avec, c’est pire.

¹ Rap­pe­lons à ceux qui sou­tiennent ce tabou comme natu­rel et laïque que nos ancêtres étaient nus et que nos enfants sont natu­ristes jusqu’à ce qu’on leur apprenne à avoir honte, ce qui est éton­nant pour un “inter­dit natu­rel”.

Quant à la racine biblique, elle est dif­fi­cile à éva­cuer dans la mesure où la pre­mière chose qu’Adam et Ève découvrent en cro­quant le fruit de la connais­sance, c’est la honte de la nudi­té : “elle prit de son fruit et en man­gea ; elle en don­na à son com­pa­gnon, qui était près d’elle, et il en man­gea. Leurs yeux s’ouvrirent, et ils sur­ent qu’ils étaient nus. […] L’Éternel appe­la l’homme et lui dit : “où es-tu ?”, et il répon­dit : “j’ai enten­du ta voix dans le jar­din, et j’ai eu peur parce que je suis nu, et je me suis caché”.” (Genèse, cha­pitre 3, para­graphes 6 à 10) Il est notable qu’Adam n’a donc pas peur de la puni­tion divine ou des consé­quences de son infrac­tion : le seul truc qui le gène, c’est qu’il est à oual­pé.