CC

CC, ça n’est pas que l’abréviation de « copie conforme », « convention collective » et « Conseil constitutionnel » — ou encore le code OACI de Air Atlanta Icelandic. CC, c’est aussi « Creative commons », une série de licences conçues en droit américain (mais reconnues en droit français par la jurisprudence) visant à faciliter le partage des œuvres artistiques.

J’apprends aujourd’hui qu’il existe plein d’utilisateurs d’Instagram qui chouignent parce que cette application ne permet pas de placer les photos publiées sous licence CC.

Et là, je suis sur le cul.

Premier point : j’ai rien contre les CC. Ces licences sont parfaites pour ceux qui veulent « libérer » leurs photos (ou textes, ou peintures…) pour que d’autres puissent les reprendre, les réutiliser, les améliorer et les redistribuer, sans pour autant que leur paternité soit remise en question — la moins restrictive, la CC-BY, autorise toutes les reprises et modifications pour toute utilisation, mais impose toujours la mention de l’auteur.

Deuxième point : j’ai rien contre les non-CC. Un créateur a, à mon humble avis, le droit de vouloir contrôler la diffusion de ces œuvres. Considérer que toute œuvre de l’esprit appartient à l’humanité entière, c’est nier à tout artiste le droit à exiger une rémunération pour son travail. Autant je trouve honteux que les droits d’auteur existent jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur et rémunèrent ainsi des rentiers, autant de son vivant, j’estime qu’il a le droit à limiter la diffusion aux cas où il aura été rémunéré et, aussi important, à renoncer à diffuser une œuvre. D’ailleurs, vous ne trouverez nulle part, ni ici, ni sur mon Flickr, une mention de CC : en bon maniaque du contrôle, je réserve tout droit sur toute création de ma part — ça ne veut pas dire que je suis opposé à leur diffusion et il ne m’est jamais arrivé de refuser lorsqu’on demandait gentiment, mais je me réserve le droit d’envoyer chier Marine le Pen si elle veut utiliser une de mes photos pour sa propagande nauséabonde.

Troisième point : il y a une différence fondamentale entre Flickr, exemple souvent cité de site permettant de placer ses œuvres sous licences CC, et Instagram. Flickr stocke et publie des images telles qu’il les reçoit ; Instagram impose un format (carré) et permet d’insérer des filtres et des cadres sur les images. Autrement dit, Flickr est un tuyau, alors qu’Instagram intervient sur les photos soumises. Instagram ne fournit même pas un ensemble de filtres que l’utilisateur est libre d’employer, d’associer ou de régler selon son désir, à l’instar de Photoshop ; il fournit des filtres pré-réglés, et l’on ne peut en appliquer qu’un par photo, ce qui garantit un « style Instagram » clairement identifié. Instagram est donc partie prenante du processus créatif et pourrait même revendiquer une co-paternité sur les images publiées, à l’instar du studio Harcourt par exemple — dont le style marqué est signé quel que soit le photographe.

Dès lors, qu’Instragram ne souhaite pas que les créations faites avec ses propres filtres, développés spécialement pour l’occasion, et donc son savoir-faire, soient placées sous CC, c’est leur choix, et il ne me paraît pas moins respectable que celui d’un auteur qui décide de réserver les droits sur ses œuvres.

Si les utilisateurs veulent partager des photos sous licences CC, le web regorge de possibilités pour ce faire. Et ils peuvent, dans n’importe quelle application d’imagerie, créer des filtres qui donneront des résultats largement comparables à ceux d’Instagram — et s’ils ont la flemme, ils trouveront même moult applications du genre pour leur smartphone, qui leur permettront de modifier un fichier directement sur celui-ci et leur laisseront la liberté de le publier ensuite où et comme ils le veulent.

On peut regretter qu’Instagram souhaite contrôler les contenus qu’il génère — et autant vous le dire, je ne pense pas que ça s’arrange avec le rachat par Facebook, assez peu ouvert sur l’extérieur en général. Mais lui refuser ce droit, c’est nier à ses développeurs la liberté de licencier leur produit comme ils l’entendent ; et à ce moment-là, autant exiger de Microsoft, Apple, Adobe et tous les développeurs de logiciels de placer Windows, OS X, Lightrooom et consorts sous licence libre…